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     Travail de collaboration avec le peintre Louis Treserras

     

      Jean Rasther collabore depuis 2018 avec le peintre et photographe français d’origine catalane Louis Treserras. Ce dernier a contribué à l’élaboration des couvertures des Métamorphoses d’un Vampire, de Femme(S) et de Titus.

Parallèlement, nombre de textes originaux de Jean Rasther illustrent des peintures de Louis Treserras dans un ouvrage d’art récemment publié par Nathalie et Laurent Deymonaz de la galerie Porte Heureuse à Roussillon.

      Ne vous fiez pas trop à la sage élégance de la Marquise de Mazan, à la sobriété quasi dévote de la robe aux liserés de soie, au col de collégienne où fleurit sa lavallière.

Il serait imprudent de s’attarder sur l’appât des mains au repos, ou sur celui de la blancheur virginale de la brassée de roses abandonnée sur le manteau de la cheminée. Morgane a respecté les exigences du Peintre. Aujourd’hui, pour lui complaire, elle sera Muse et non Modèle. Elle pose à la manière de Madame Duvaucey. Mais elle préfère se tenir bien droite, comme on le lui a appris. Ne pas sourire, comme il le lui a demandé. Tant de mots affleurent pourtant à la surface de ces lèvres entrouvertes, et tant de pensées troublent de leur silence les eaux émeraude du regard, sous l’ombre veloutée des paupières… 

       Quand je demande impassibilité et page blanche des émotions, ressurgissent tes vieux démons : tu joues à bouder et t’essaies à la mélancolie. Tu redeviens petite fille. Tu anticipes en réalité mes désirs, Marie, car c’est toi qui agites en mon esprit le pinceau invisible de la création. Et lorsque tu nais peu à peu sur ma toile, comme par enchantement couleurs, lumière, espace, lignes et décor s’harmonisent. Paris s’unit à Rome. Ce dôme, tout là-bas, qui s’ébroue dans les brumes nacrées du matin, dit-il, Bramante ou bien Soufflot ? Ces fleurs, dont les branches s’équilibrent entre deux mondes sont-elles magnolia ou bien pivoine ? Qu’importe, en somme. L'Art est un voyage. De l’ancre du regard, écrin de l’âme dont tu poursuis le fantôme, par la nuque, la courbe brisée du bras, par la main délicate et alanguie, l’histoire du tableau devient alors promesse d’un dévoilement. 

       Quand je demande impassibilité et page blanche des émotions, ressurgissent tes vieux démons : tu joues à bouder et t’essaies à la mélancolie. Tu redeviens petite fille. Tu anticipes en réalité mes désirs, Marie, car c’est toi qui agites en mon esprit le pinceau invisible de la création. Et lorsque tu nais peu à peu sur ma toile, comme par enchantement couleurs, lumière, espace, lignes et décor s’harmonisent. Paris s’unit à Rome. Ce dôme, tout là-bas, qui s’ébroue dans les brumes nacrées du matin, dit-il, Bramante ou bien Soufflot ? Ces fleurs, dont les branches s’équilibrent entre deux mondes sont-elles magnolia ou bien pivoine ? Qu’importe, en somme. L'Art est un voyage. De l’ancre du regard, écrin de l’âme dont tu poursuis le fantôme, par la nuque, la courbe brisée du bras, par la main délicate et alanguie, l’histoire du tableau devient alors promesse d’un dévoilement. 

       Puisque tu me demandes de conserver la pose, hiératique comme Galatée enfin incarnée sous la gradine de Pygmalion, et qu’il ne me reste plus que la liberté de parole, je vais te raconter ma singulière histoire. Au Pays de Galles, vivait au temps jadis une Princesse nommée Enorah. Cruel fut son Destin car l’homme qu’on lui fit épouser, la jugeant trop ingrate, jamais ne l’honora. Elle serait demeurée vierge toute sa vie, sans l’intervention de Morrigan, que sa détresse émut. Un soir d’automne, sous une pierre sacrée du Val-Sans-Retour, la Déesse récupéra son trésor de topazes et se présenta chez la Princesse, déguisée en Peintre-Voyageuse. La pureté du pinceau, elle la devait au pouvoir magique des pierres. Au fil des jours, l’agrément des peintures apaisa les tourments d’Enorah. Elle accepta bientôt que l’Artiste remodelât son visage. Topaze châtain pour l’ondulante chevelure. Topaze d’airain pour l’iris étoilé des yeux. Topaze églantine pour la pulpe douce des joues. Non plus Galatée sommeillant en son linceul d’ivoire, ni même Dana noyée sous la mémoire des Hommes, mais, docile, conservant la pose puisqu’il le lui demande, hiératique et sensuelle dans sa forêt de pinceaux multicolores, de tubes et de bocaux, une Nymphe aux pétales de rose qui, de son regard, nous invite. 

       Puisque tu me demandes de conserver la pose, hiératique comme Galatée enfin incarnée sous la gradine de Pygmalion, et qu’il ne me reste plus que la liberté de parole, je vais te raconter ma singulière histoire. Au Pays de Galles, vivait au temps jadis une Princesse nommée Enorah. Cruel fut son Destin car l’homme qu’on lui fit épouser, la jugeant trop ingrate, jamais ne l’honora. Elle serait demeurée vierge toute sa vie, sans l’intervention de Morrigan, que sa détresse émut. Un soir d’automne, sous une pierre sacrée du Val-Sans-Retour, la Déesse récupéra son trésor de topazes et se présenta chez la Princesse, déguisée en Peintre-Voyageuse. La pureté du pinceau, elle la devait au pouvoir magique des pierres. Au fil des jours, l’agrément des peintures apaisa les tourments d’Enorah. Elle accepta bientôt que l’Artiste remodelât son visage. Topaze châtain pour l’ondulante chevelure. Topaze d’airain pour l’iris étoilé des yeux. Topaze églantine pour la pulpe douce des joues. Non plus Galatée sommeillant en son linceul d’ivoire, ni même Dana noyée sous la mémoire des Hommes, mais, docile, conservant la pose puisqu’il le lui demande, hiératique et sensuelle dans sa forêt de pinceaux multicolores, de tubes et de bocaux, une Nymphe aux pétales de rose qui, de son regard, nous invite. 

       Le Peintre apprit bien vite à mieux connaître son Modèle. Des jeunes femmes belles et très simples avaient toujours fréquenté son atelier, étonnées souvent qu’il eût pu déceler en elles des grâces mystérieuses qu’elles n’auraient jamais imaginées. Discrètes et pudiques, elles prenaient place au lieu qu’il leur assignait, choisissant pour elles la chemise à revêtir, la robe à dégrafer, les derniers murmures de maquillage que l’on se devait d’abolir, l’ordonnancement de la chevelure, jusqu’à l’impassibilité du visage qui enflammerait l’imaginaire. Ces femmes-là ne tenaient point de place. Elles ne dérangeaient personne. Elles apparaissaient un matin dans la douce lumière de l’atelier, et puis s’éteignaient avec le crépuscule, après que le reflet sublimé de leur image se fût matérialisé sur l’éden de la toile. Mais Morgane avait germé un jour d’une graine apportée d’il ne savait où, et il avait considéré d’un œil nouveau ce joli brin de fille qui ne ressemblait pas aux autres filles. Ça pouvait être un renouveau, un regain d’inspiration. Au fil du temps, au fil des poses, le Peintre assistait à la lente éclosion de sa Muse, telle qu’il l’avait rêvée au premier regard. Il sentait bien que de ce corps gracile et emprunté en sortirait une apparition miraculeuse. Inutile, dès lors, d'écrire sa chorégraphie. Morgane s’isolerait un instant derrière le paravent japonais. Elle se dénuderait. Elle revêtirait crânement l’ample robe grise dont le peintre disait, en plaisantant, qu’il l’avait héritée de Rembrandt. Elle aurait détaché ses cheveux, ramenés derrière la nuque, sur l’épaule gauche. Elle ne s’allongerait pas sur le divan. Elle ne s’assiérait pas dans le fauteuil Napoléon III au velours élimé. Mutine, elle ouvrirait un à un tous les tiroirs du meuble à couleurs, repousserait brosses et pinceaux puis, légèrement appuyée contre le tiroir supérieur, elle attendrait. Le peintre l’observe en silence, Morgane, ce matin d’avril, n’en finit pas de se préparer à être belle à l’abri de la chambre blonde de l’atelier. Elle choisit avec soins ses couleurs. Elle s’apprête avec une langueur étudiée. Elle dispose sur la palette des sensations, une à une, les couleurs jaillissantes de la toile, l’éventail tendre des gris d’un ciel après l’orage, des bleus du soir qui vient, de la vanille des premières étoiles. Pour l’Artiste qui l’accueille en sa création, elle ne veut apparaître que dans le plein rayonnement de sa beauté. "Les petites taches mauves, à la fenêtre, ce sont des roses de Damas", décrète-t-elle avec gravité. "Je suis la Rose du Petit Prince". Le Peintre s’amuse du cristal de son rire. La blouse est incisée, dévoilant soudain un éclat de soleil.

Qui aurait cru qu’une épine de rose, en son sein, pût être aussi espiègle ?

      "Le livre ouvre un lointain à la vie, que l’image envoûte et immobilise". Ce portrait d’Élise, je me souviens d’en avoir réalisé les dessins préparatoires dans un état d’enthousiasmante fébrilité. Elle pose pour moi depuis peu, se raconte parfois par bribes échappées, me dit goûter la bienfaisante quiétude de l’atelier. On vagabonde quand on pose, me confie-t-elle, comme si l’univers, pareil à un gros chat, se recroquevillait dans l’espace initiatique du grenier, comme si la marche du temps musardait sur des sentes traversières et qu’il lui prenait envie, souvent, de s’abolir tout à fait. Un entre deux mondes où toi et moi pouvons dire ou bien taire, pour que derrière le voile fourbe des apparences survienne l’invisible. Mon travail achevé - l’œuvre s’élaborera dans la solitude -, Élise et moi restons des mois sans nous écrire, sans nous téléphoner et puis un jour, l’oiseau migrateur revient frapper au carreau de l’atelier. Notre complicité rend désormais tout cérémonial superflu. Elle colore ses cheveux, s’habille avec une autre élégance. Disparues, les rondeurs de l’enfance. Impermanente, éternelle, Élise demeure belle car inspirante. Il fait très froid dans l’atelier ce matin-là. En février, le poêle à bois peine à réchauffer la pièce. Avant qu’elle ne prenne la pose, Élise me demande un thé. Je le lui sers dans une tasse en métal émaillé, d’un beau rouge cardinalice. Maugréant par malice, Élise se dévêt. Je l’autorise à conserver un châle de cachemire. Taquine, elle dénigre sa couleur. Mes feuilles de dessin sont en place. Le crayon à mine de plomb frétille entre mes doigts. Ça y est, Élise rejoint la table coréenne, entre le vieux poêle poussif et les flacons d’alchimiste. À ses pieds repose un livre grand ouvert. "Tu n’as jamais peint d’odalisque", remarque-t-elle à brûle-pourpoint. Assise ainsi, de profil, le dos nu, avec sa subtile harmonie d’érotisme. Puis, redevenant subitement sérieuse, ses mains élèvent à la hâte un chignon. Les gestes sont précis. Sensuels. Élise sait que je l’observe. Elle tourne son visage vers moi. Seuls ses yeux me sourient. Mi confuse, mi railleuse, elle désigne les perles d’orient qui brillent à ses oreilles. "Je t’ai désobéi. Je les ai conservées, ce matin". Un silence ouaté enveloppe l’atelier, que vient troubler le ronronnement du poêle. Élise fixe un instant le livre éventré qui gît à ses pieds.
Puis ses yeux se referment sur l’horizon lointain des pensées. 

      Comme j’ouvre la porte de l’atelier, je la vois. Elle est nue. Nue tout à fait. Appuyée avec désinvolture contre la commode de citronnier. La grâce mélancolique du visage
affronte mon regard. Nulle pudeur gênée dans l'attitude. Typhaine juge inutile de voiler de ses bras des seins que je découvre petits mais d’un arrondi merveilleux. La cuisse droite, sensiblement relevée, se referme sur l’ombre du pubis. La main gauche prend appui sur le plateau de bois ; désœuvrée, la droite se dessine à peine. La jeune femme ébouriffe ses cheveux. La moue enfantine éclot alors en un grand éclat de rire. "Regardez, dit-elle, ils atteindront bientôt les épaules ! Si vous m'accordez une minute, en séchant, ces mèches seront moins rebelles, vous verrez".  Je songe, en l'observant, combien il serait incongru d'imaginer que la nudité d’un modèle éveille chez le peintre du désir. Du moins dans le sens où on l’entend communément. Typhaine est certes d’une beauté insolente, offerte, là, devant moi, dans l’alcôve de l’atelier et dans la fraîcheur de ses vingt ans. Un geste suffirait pour que s'immisce entre nous une malsaine ambiguïté et que se brise le charme. À jamais. La tension ressentie est d’une autre nature. Non pas érotique mais bouillonnante. Créatrice. Mon âme voudrait la capturer dans le filet des lumières, des parfums, de la matière. Des couleurs et des odeurs. Mes yeux sont des buvards de vie. Revigoré par cette énergie vitale des chairs, nourri d’elles, pénétré par un rapport inversé de la combustion mystérieuse des sexes, va pouvoir sourdre l'envie vraie de transmuer par la peinture l'immanence en absolu. Le bonheur de se griser à nouveau des illusions peut-être vaines de la transcendance et du sacré. Créer la vie sous des couteaux, des brosses et des pinceaux, quelle gageure ! Typhaine. Elle, toujours. Et cependant déjà une autre. Cela, elle l’a compris d'instinct, sitôt refermée la porte de l’atelier. Les toiles, contre le mur, préparent la cérémonie païenne à laquelle l’Art nous convie. La fenêtre est close. De l’autre côté de la rue, on a refermé les volets. Repliement des choses, repliement intime dans les arcanes singuliers de l'être et de l’Art. 

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