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Femme(S)

(2021)

      Ces nouvelles bouleversantes nous invitent à découvrir le destin de huit femmes dans un voyage où se mêlent féminité du visible et féminin de l'intime. La féminité, c'est le corps, l'apparence, les charmants accessoires de la séduction. Le féminin est au contraire tout intérieur, secret, porteur de fantasmes ou bien d'angoisses. Si le corps est féminité, le féminin est la chair, l'invisible, ce qui palpite doucement sous la peau. C'est aussi le jardin des délices, celui de toutes les sensorialités, ce qui apparaît quand le corps est caressé, entaillé ou coupé, quand il s'offre, suinte, ou saigne. (*) Les huit femmes de ce recueil désirent, aiment, luttent et souffrent, mais elles sont avant tout vivantes. Ce voyage nous raconte leur histoire.

(*) Corinne Vera - Entretiens

Extrait

Frau Klara Oberheuser


      Tu vois, Hannah, ça se passait à l’entrée du camp de Bergen-Belsen, juste au pied des grilles de fer massives.

Le destin avait choisi pour ton grand-père Victor et pour moi, ce jour de mars 1945, comme point de ralliement de notre première rencontre, le onzième commandement nazi, le Arbeit macht frei.

Et il m’avait choisie, moi, parmi les rescapées du camp ayant survécu à la malnutrition, aux maladies, aux sévices quotidiens, au gazage dans les camions ou dans les vastes chambres bétonnées, aux exécutions, le soir, après l’appel, aux expériences monstrueuses surtout, orchestrées par le médecin SS Gebhardt et son acolyte, la douce, la caressante Klara Oberheuser.

Je te raconterai peut-être un jour comment elle sélectionnait les plus jolies parmi nous, les moins abîmées, celles qui avaient farouchement combattu dans le royaume des ombres contre les mille visages de la douleur et de la mort, des adolescentes toujours, à peine fleuries de l’enfance.

Aucune n’était revenue du bloc 14 où se trouvaient son bureau et une austère pièce de repos, mais des rumeurs circulaient malgré tout.

On disait qu’Oberheuser faisait soigneusement toiletter et apprêter ses jeunes victimes en premières communiantes pour les violer discrètement ensuite dans leur jolie petite robe blanche que l’Administration du camp commandait à Berlin, chez Wertheim.

Elle m’avait remarquée un jour, Klara.

Elle avait failli me désigner du doigt au Kapo qui l’accompagnait, un flandrin sournois qui aurait vendu père ou mère contre un quignon de pain ou une ration supplémentaire de soupe.

Nous étions alignées, tordues, pouilleuses, rachitiques, pitoyables.

J’avais conservé cependant une vague apparence humaine.

Ma poitrine, étrangement, n’avait que peu fondu en dépit d’une maigreur que je percevais effrayante.

Elle avait failli me désigner, Klara.

Son regard s’était longuement arrêté sur mes seins.

Ensuite, avec une nonchalance très étudiée, elle s’était avancée vers moi.

L’odeur et les souillures, elle ne les avait pas remarquées, de prime abord.

Comme la plupart de mes camarades, je souffrais de dysenterie, Hannah.

Nous en souffrions toutes, immanquablement.

La manière alors dont elle a tourné les talons, mécanique, nerveuse, aurait été presque comique dans un tout autre contexte.

Comme si de rien n’était, elle a repris sa tournée d’inspection d’une démarche très lente et chaloupée, comme ralentie par l’épaisseur ténébreuse de ces milliers d’innocentes dont la folie nazie avait nié la part charnelle d’humanité depuis 1942.

À défaut de torturer la fermeté miraculeuse d’un sein ou la sécheresse infectieuse d’un vagin, elle se contenterait ce jour-là de prélever sur la jambe encore à peu près saine d’une lapine du camp - c’est comme cela que l’on surnommait les déportées -, des paquets de chair vive pour y injecter la culture grouillante de bacilles, ad majorem gloriam scientiae.

Je dois mon salut à de la merde.

 

À une odeur de merde.

Frau Klara Oberheuser

Extrait

 Le 12 mars 1943, Czeslawa Kwoka, une adolescente polonaise de 14 ans, succombe aux tortures que lui ont fait subir les nazis à Auschwitz.

 Le 12 mars 1943, Czeslawa Kwoka, une adolescente polonaise de 14 ans, succombe aux tortures que lui ont fait subir les nazis à Auschwitz.

Extrait

Ni-Ni Pompon rouge

      Maintenant que les années ont passé, je réalise combien sa solitude a dû lui être douloureuse, et quelle bande de petits salauds égoïstes nous étions tous...

En CM2, elle ânonnait encore, Ni-Ni, et la maîtresse lui accordait chaque matin une sorte de cours particulier.

Elles s’isolaient toutes les deux au fond de la classe, sous une grande affiche Rossignol ou Fernand Nathan.

Elles me fascinaient, ces images colorées qui racontaient le quotidien des jours qui passent, mes nostalgiques leçons de choses, les pages glorieuses de l’Histoire de France…

Souvenez-vous, on nous abandonnait en auto-discipline, sous la férule d’une batterie d’exercices d’arithmétique, mais c’étaient les progrès de Ni-Ni Pompon rouge qui mobilisaient notre attention.

Enfin… des progrès, il n’y en avait pas vraiment.

Le cours se déroulait toujours selon un rituel immuable.

On entendait d’abord notre camarade rouméguer, sa chaise qui commençait à danser la gigue sur le parquet lessivé, et on savait que les soumiqueries spasmodiques n’allaient plus tarder à remplir l’aquarium de notre salle de classe.

D’un naturel placide, la maîtresse était pourtant montée peu-à-peu en température et la gageure pédagogique s’achevait par la distribution d’une claque magistrale, le clou du spectacle en quelque sorte, que nous guettions avec cette qualité du vice propre à l’enfance.

Je mens un peu en parlant de « clou », car la duplication des gifles journalières n’excitait que fort modérément notre insatiable cruauté.

C’est la scène suivante que d’un œil brillant de convoitise, nous attendions.

Les filles de la classe n’échappaient pas à la règle.

Elle en feraient ensuite autre chose, le torréfieraient à leur manière ; des calomnies de filles quoi, de basses jalousies qui les rassureraient sur le désintérêt que nous, les garçons, nous leur témoignions farouchement à cette époque.

Ni-Ni s’était levée, la joue écarlate et je la vois encore se diriger vers la sortie conduisant au préau où se trouvaient les sanitaires.

Son absence ne durait jamais bien longtemps.

Elle quitterait l’école communale avec un abécédaire en bandoulière déchiré par les trous de mites de l’ignorance, mais on pouvait lui reconnaître deux qualités : la ponctualité et le respect scrupuleux des règlements.

Elle avait parfaitement imprimé cela, tout au fond, derrière les brumes épaisses de son petit esprit de brute.

Concept rudimentaire, implacable. 

S’absenter de la classe trop longtemps, c’était mal.

Son père était parvenu à le lui inculquer à grands coups de ceinture, ce concept.

Il expliquait à la maîtresse, les jours où vraiment, les marques du ceinturon commençaient à faire désordre, ses saintes règles d’une bonne éducation.

Les grosses mains du père lui faisaient peur, à la maîtresse, alors que voulez-vous, elle n’osait trop rien dire, elle laissait faire.

Au fil des jours, les hématomes lui semblaient moins visibles, un imprimé supplémentaire sur la peau de la fillette, dans le prolongement de la chemise, sous son tablier gris.

Ni-Ni s’en revenait vite des toilettes, et nous accueillions son retour en classe comme une fête.

Nous n’osions pas manifester ouvertement notre enthousiasme mais la fébrilité était palpable derrière les pupitres sages.

La maîtresse avait rejoint son bureau.

Elle feignait de s’absorber dans d’impérieuses tâches administratives mais nous avions appris depuis belle lurette à traduire son attitude, pétrie finalement du remords de n’avoir eu d’autre choix que de gratifier cette malheureuse de sa gifle ritournelle, mais surtout de celui, acide comme un cancer, de son inaptitude à mener à bien sa mission d’évangélisation pédagogique.

La gamine a poussé la porte.

Un intense silence se dépose dans la classe.

Il fait taire l’écho assourdi des ultimes bavardages, la nervosité contenue des cahiers et des chaises.

Nous l’observons tous avec une concupiscence gourmande et religieuse car nous savons que le miracle, une fois encore, va s’accomplir.

Extrait

                           La Tricoteuse 
                    
William Bouguereau 

  Appleton Museum of Art, Ocala Floride

Extrait

Le Doudou de Bérénice

      Elle avait sonné, était parvenue, je ne sais par quel miracle, à forcer la résistance pourtant bien hutine du pêne de la porte d’entrée que je n’avais pas pris le peine de faire réparer depuis mon installation, puis avait sagement pris place dans la salle attenante au cabinet, à m’attendre.

Les cheveux, ramenés d’un même côté du cou, sinuent dans leur brune lumière vers les hanches, très longs, libres et ondoyants.

Couleur bigarade de ciel, la robe dont elle s’est vêtue dessine comme un canal imaginaire au niveau des cuisses, et les mains, dans l’instant réunies, forment barrage à l’aplomb des genoux, disparues à moitié, si menues que seule émerge un peu la bosselure rosée des pouces.

Au milieu, pareille au balancier renversé d’un métronome, danse sagement la silhouette singulière du doudou, suspendu par la pointe effilochée d’un bonnet canaille cousu de guingois au-dessus de l’œil gauche que l’on a dessiné au point de bourdon, minuscule saillie toute ronde où semble se concentrer la vie, sclérotique, iris et pupille de coton fusionnés, teintés d’indéfini, sur le velours beige, vaguement, de la fourrure.

Il a dû appartenir à la grande famille des doudous-pêcheurs que l’on affuble d’ordinaire d’une salopette monoïque aux zébrures blanches et bleues. À la bourre nuageuse qui moutonne aux manches, on devine le souvenir de pattes au temps jadis. Le tissu, à maints endroits, s’est déchiré mais on a négligé à dessein de le recoudre. Les couleurs, aujourd’hui fondues, murmurent les odeurs lointaines et familières d’une peau de femme, celles, devenues éternelles et rassurantes de la maison, le parfum enivrant d’humeurs aux arômes doucement décantés dans le flacon des jours, dans le flacon des nuits, d’une intimité plus secrète où se lovent sous des mousses roussâtres ou bleus, les rêves, les chagrins et les peurs.

Critiques des lecteurs

"Dévoré d’une traite, ce recueil pose un œil sensible, cruel et tendre sur ses huit héroïnes.

Huit nouvelles, huit destins, huit raisons de plus d’aimer cet ouvrage, sensible, cruel, tendre … un regard juste et caressant, des personnages qui pourraient être la femme, la sœur, la fille, l’amante … une plongée dans la psyché du féminin au sens large, ou chaque mot posé sur le papier nous entraîne main dans la main et coeur à coeur avec chacune. Dévoré d’une traite, ce livre est une petite pépite, une parenthèse que l’on s’accorde pour rêver ou réfléchir à la Femme avec un F majuscule."

 

"Une lecture dont on ne sort pas indemne."

"Parfois cruel, l'auteur sait nous entraîner dans nos propres souvenirs, et mettre tous nos sens en réveil. Une belle découverte et un auteur stylé."

"Bravo Jean Rasther pour ce nouveau bijou littéraire !

Depuis mes années de lycée, je n'avais plus relu de nouvelles. Ce recueil en regroupe huit. Elles racontent l'amour, vécu ou fantasmé, heureux ou tragique, la sensualité, la solitude, la résilience.

Mais les apparences sont trompeuses.

Le sujet semble léger, son traitement est néanmoins profond. Chaque femme peut se retrouver dans le portrait de Ni-Ni, de Bérénice, de la rescapée des camps de concentration, de l'apprentie libertine qui veut goûter à l'amour libre...

Chaque homme se reconnaîtra également dans ces huit femmes.

Comme Guy de Maupassant, Jean Rasther excelle dans l'art subtil de la synthétique dilatation qu'est la nouvelle. J'ai lu Palazzo Amadio, Les Métamorphoses d'un Vampire et Casus Belli du même auteur.

Je suis devenu fan !

Quatre œuvres. Quatre univers. On se laisse bercer par la qualité exceptionnelle du style, pourtant très différent dans ces quatre publications. Dans Femme(S) l'écriture est devenue nerveuse. Elle déchire comme un coup de scalpel pour ensuite caresser la peau avec un baume qui apporte l'immense bonheur de la lecture. Il me reste encore à lire L'Amant d'éternité...

Ma lecture de l'été.

Je peux en tout cas vous garantir que Jean Rasther est incontestablement un grand écrivain..."

 

« C’est beau, c’est fort, c’est osé !

Un livre qui va également devenir une Bible pour les hommes ! »

 

« Votre livre a été commandé chez mon libraire de quartier.

Lu en une après-midi ! Je sors de là sonnée. Il y a tant d’émotions qui se mélangent… Ma nouvelle préférée ? J’ai retrouvé ma petite fille dans « Le Doudou de Bérénice », Maupassant avec « Ni-Ni Pompon rouge ». Vous devriez avoir honte d’être aussi cruel ! Et moi, avoir honte d’avoir dévoré ce récit… « La Déclassée » est criante d’actualité, on change d’univers avec cette histoire. De l’anticipation, un peu. De la science-fiction, un peu. Mais la nouvelle que j’ai préférée reste « Frau Karla Oberheuser ». Elle nous plonge dans les horreurs de la Shoah. La guerre en Ukraine la rend encore plus vivante ! et délivre à la fin une leçon de résilience absolument bouleversante. 

Femme(S) , votre recueil, m’a fait penser à un bouquet de fleurs sauvages, de variétés différentes, chaque fleur ayant sa beauté et son parfum. Je vous remercie pour ces huit plaisirs de lecture ! »

 

« Un recueil de nouvelles magnifique ! 

Jean Rasther nous avait éblouis avec trois romans et une pièce de théâtre. On lui découvre un nouveau talent, celui de nouvelliste. Dans la tradition des plus grands, Maupassant, Mérimée, Poe, Buzzati… Il nous plonge dans le destin de huit femmes. Une œuvre magistrale."

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